Avant-propos : cet entretien peut sembler être une entorse à la série « vivre du logiciel libre » dans la mesure où la société Budget Insight ne « vit » pas du logiciel libre. C'est la raison pour laquelle cette dépêche n'est pas intitulée « Vivre du logiciel libre […] » mais « Création d'entreprise et logiciel libre […] »


La série d'entretiens sur le logiciel libre et la création d'entreprise continue. Mi-décembre, vous aviez pu lire les échanges avec Daniel Castronovo au sujet de la création et de la cessation d'activité de son entreprise Ikux. Cet entretien présentait la particularité de faire suite à un entretien 3 ans auparavant.

Pour démarrer l'année 2015, voici Romain Bignon, cofondateur de Budget Insight, un éditeur de logiciels. Bien que ne commercialisant pas une offre « open-source », Budget Insight est acteur du logiciel libre notamment à travers le controversé Weboob. Budget Insight était d'ailleurs cité dans la dépêche "Ces startups qui contribuent au libre" fin 2012.

Vous pourrez découvrir l'entretien avec Romain Bignon en deuxième partie de dépêche, suite à quoi vous êtes vivement invités à commenter et questionner :)

Nom et prénom Romain Bignon
Société Budget Insight
Activité de l'entreprise Éditeur de logiciels
Démarrage de l'activité Février 2012
Localisation de la clientèle France
Nombre de collaborateurs 6
Sites web https://www.budget-insight.com
https://www.budgea.com/

Sommaire

La création d'entreprise

Bonjour Romain, peux-tu présenter en quelques lignes qui tu es et ce que tu fais ?

Bonjour, je suis un développeur autodidacte de 26 ans, auteur de plusieurs logiciels libres, les plus connus étant minbif et weboob. J'ai travaillé plusieurs années dans deux entreprises du libre : INL/Edenwall, malheureusement aujourd'hui fermée, et Avencall.

Comment t'es venue l'idée de créer Budget Insight ?

Weboob est née en 2010 de l'union d'un « scraper » pour un site de rencontre, et d'un autre pour le site de la banque BNP Paribas. L'augmentation du nombre de contributeurs a apporté toute une palette de nouveaux modules bancaires, ainsi que des modules de récupération de factures (EDF, etc.).

Courant 2011, alors que j'étais à Avencall, j'ai eu l'envie avec un ami de monter une boite. Ayant fait une rupture conventionnelle pour glander sur mon canapé m'assurer un revenu le temps de monter le projet, nous avons cherché diverses idées et modèles économiques. L'une d'elle m'est venue à la lecture d'un article du Canard Enchaîné parlant de dématérialisation et de coffre-forts électroniques, en utilisant weboob pour l'automatisation de la récupération des factures. Très rapidement, s'est rajoutée l'idée de les associer aux données bancaires, et de fournir des indicateurs (camemberts, catégorisation automatique, etc.).

Malheureusement, l'absence de soutien de mes proches, et le fait que l'on avait tous deux des profils techniques menant à beaucoup d'incertitudes au niveau business, nous ont conduit à abandonner le projet.

Et alors que j'étais sur le point de rechercher du boulot, un centralien avec un projet d'entreprise similaire ayant entendu parler de weboob m'a proposé de picoler avec lui, et ça a débouché sur la création de Budget Insight.

Quelle a été votre démarche pour cette création ? Avez-vous été aidés ?

En février 2012, nous avons donc déposé les statuts de la SAS, puis nous avons été rapidement incubés à l'École Centrale Paris. Cette incubation nous a donné le privilège d'être suivi par un coach, fondateur d'Incwo (aujourd'hui client à nous), qui nous a énormément aidé tout au long de notre évolution.

Nous étions au départ trois associés, Clément (le centralien, qui s'occupe du business), Mathieu (développeur frontend) et moi (développeur backend).

Mathieu a fini par nous quitter, étant beaucoup moins investi que nous, travaillant à distance (il habite Lyon et nous sommes à Paris), et n'étant pas aligné sur l'évolution de la stratégie de la boite.

Avez-vous eu besoin de financements ? Où les avez-vous trouvés ?

Outre l'apport initial, nous avons effectivement sollicité deux types de financements. D'une part, des aides sous forme de subvention ou de prêts à taux zéro, publiques (PIA 1 et 2, AIMA) et privées (Réseau Entreprendre 92). D'autre part, nous avons également ouvert notre capital à un Business Angel.

Aujourd'hui, après 3 années d'activité, vous êtes 6 collaborateurs. Quelle a été la chronologie et la stratégie de vos recrutements ?

Nous avons embauché notre premier salarié (un contributeur weboob) début 2013 lorsque nous avons commencé à faire du service, qui a malheureusement dû nous quitter six mois plus tard pour des raisons de santé. Nous l'avons alors remplacé par quelqu'un d'autre sur cette partie, puis nous avons pris une seconde personne pour travailler sur l'intégration de Budgea en marque blanche, puis sur Budgea Pro.

Maintenant, puisque nous avons arrêté de faire du service, les deux développeurs sont sur Budgea Pro qui reste notre principal axe d'évolution.

Nous avons également fait appel par le passé à quelques amis pour des prestations ponctuelles (notamment sur les applications mobiles), et nous avons un étudiant de l'école 42 en stage chez nous dont nous sommes très contents (nous espérons l'embaucher à terme).

Côté commercial, nous avons assez peu investi (à tort, rétrospectivement), mon associé s'en occupant principalement. Nous avons eu quelques stagiaires (dont une qui a été géniale), mais cela devrait constituer notre première embauche en 2015 dès que nous aurons le budget pour ça.

Du B2C vers le B2B

Il me semble que votre activité originale était basée sur le service Budgea, ciblant le grand public via deux formules : une gratuite et une premium à 2,5€/mois. Cette stratégie impose l'acquisition de nombreux utilisateurs et clients. 3 ans après le lancement, où en êtes vous ?

Effectivement, notre positionnement initial était un service web et mobile pour les particuliers avec deux axes pour gagner de l'argent :

  • Une version Premium, donnant accès à des fonctionnalités avancées tels que le prévisionnel ;
  • Des recommandations personnalisées de produits bancaires et d'assurances via des partenaires.

Comme tu le dis, pour valider le modèle, il faut de nombreux utilisateurs, et cela a un coût. Nous avons fait plusieurs campagnes, nous ayant permis d'atteindre aujourd'hui plusieurs dizaines de milliers d'utilisateurs. Néanmoins, nous avions déjà des concurrents bien installés (Bankin et Linxo) ayant levé des fonds, et donc ayant une force de frappe plus importante.

Nous avons tenté de nous démarquer d'eux par la fonctionnalité du prévisionnel, basée sur des algorithmes statistiques pour détecter automatiquement les dépenses récurrentes et variables, et projetant l'évolution du solde à venir sur un mois. Mais nous avons constaté que cette « killer-feature » n'était pas suffisante pour faire la différence.

Enfin, faire du B2C impose d'avoir une approche marketing importante, or cette caractéristique ne fait pas partie de notre ADN, contrairement à Bankin qui sont très bons dans ce domaine.

Budgea est donc une jolie vitrine de nos technologies, mais nous n'investissons plus dans l'acquisition d'utilisateurs car elle nous rapporte aujourd'hui moins d'un millier d'euros par mois.

Du coup, comment gagnez vous de l'argent ?

Après avoir été lauréats du Réseau Entreprendre 92, nous y avons rencontré le patron d'une autre société qui, impressionné par Budgea, nous a proposé de faire du service pour lui. L'idée était de lui développer son outil interne de production, en utilisant notre agrégation bancaire, puisque son cœur d'activité est de produire des indicateurs aux PME.

Nous avons par la suite été également approchés par d'autres sociétés, notamment des cabinets d'expertise comptable. Cela a été un véritable tournant dans notre réflexion, puisque nous nous sommes rendus compte qu'il y avait un réel besoin sur le marché professionnel d'outils de gestion de trésorerie.

Ça a débouché sur le lancement de Budgea Pro fin 2014, adressé aux TPE et aux experts comptables, en tant que plateforme collaborative, et qui constitue notre principal axe de développement sur 2015.

En parallèle, nous avons également répondu à divers appels d'offres de banques.

Qui sont vos clients ?

Aujourd'hui, nous avons trois typologies de clients :

  • des grands comptes (tels la Banque Accord et l'Express) qui intègrent Budgea en marque blanche pour le proposer à leurs clients ;
  • les éditeurs de logiciels (ERP, trésorerie, notes de frais, etc.) qui utilisent la Budgea API pour faire de l'agrégation bancaire ;
  • les experts-comptables et les TPE pour Budgea Pro.

Comptant des banques parmi vos clients, peux-tu nous en dire un peu plus sur la perception du logiciel libre dans ce domaine ?

Très mauvaise en général :). Cela dépend évidement de l'interlocuteur, mais les « décideurs » associent le logiciel libre à cheap, amateur, qui ne gère pas la montée en charge, etc.

Nous avons abandonné l'idée de les convaincre, nous préférons minimiser cet aspect lors des échanges commerciaux, insistant sur le fait que notre solution peut très bien fonctionner avec Oracle, par exemple.

Cela dit, Linux et Apache font exception, car eux sont relativement bien acceptés.

En revanche, un autre souci que nous avons rencontré, est la sécurité perçue.

Lorsque nous avons intégré Budgea en marque blanche pour une banque, un audit a été commandé par celle-ci auprès d'un prestataire, qui s'est contenté de fournir un rapport de scan automatisé, bourré de faux positifs (il était indiqué notamment qu'il y avait une version de mediawiki vulnérable, alors qu'on ne l'utilise évidemment pas). Ce rapport a été remonté tel quel par la DSI à la direction de la banque, ce qui nous a valu de batailler.

Il nous a été également demandé de mettre à jour Apache de 2.2 à 2.4, car la version utilisée serait vulnérable ! Ce ne fut pas simple de faire comprendre que le système d'exploitation utilisé (Debian) propose des mises à jour de sécurité, et qu'installer une version séparée, non seulement n'améliorait pas la sécurité, mais pire augmentait le risque, puisqu'on se passait du support sécurité de Debian !

Enfin, un scan réalisé avec ssllabs a donné une note de A-, ce qui a crispé, alors que le site de cette banque est lui-même noté… F.

Et le fait que vos solutions reposent sur Weboob (qui est déjà très controversé sur LinuxFR ;) ?

Dans la même logique, nous ne parlons pas (ou peu) de weboob, car outre le nom qui peut faire mauvaise impression, nous vendons un package complet et non pas un ensemble de briques.

Cela dit, ça nous a apporté des opportunités, une grosse banque nous ayant contacté pour un appel d'offre après nous avoir connu via weboob !

En tout cas, le fait qu'il y ait beaucoup d'éditeurs de logiciels qui sont clients de la Budgea API, l'offre commerciale d'agrégation bancaire autour de weboob, montrent que ce dernier répond à une véritable problématique professionnelle, contrairement à ce que peuvent penser quelques trolleurs sur linuxfr :).

J'ai constaté que pas mal de banques proposent des solutions de gestion intégrée à leur portail. Ces solutions reposent-elles sur vos technologies ?

Nous équipons la Banque Accord et avons travaillé avec le Crédit Agricole. Nous avons des concurrents qui ont fourni des parties de leurs technologies (agrégation ou catégorisation automatique) à certaines banques, et d'autres (à l'instar de la Société Générale) développent leurs solutions de gestion en interne.

Je me souviens avoir découvert ces fonctionnalités sur les portails des banques après que Budgea se soit lancé. Est-ce votre service qui a poussé les banques à proposer ces fonctionnalités ?

Ce sont les services similaires au nôtre qui ont effectivement incité les banques à se mettre à la page, car elles se sont rendu compte que nous captions leurs utilisateurs. C'est grâce à l'agrégation bancaire avec des outils tels que weboob que les PFM ont pu émerger, les banques étant très frileuses à l'idée d'ouvrir leurs données à des éditeurs tiers.

Plusieurs d'entre elles, dont la « Direction de l'innovation » est représentée par le stéréotype du banquier du troisième âge, ont tenté (sans succès) de mettre en place des mesures pour empêcher le scraping. Heureusement, d'autres (tels le Crédit Agricole ou AXA Banque) sont plus innovantes et proposent des APIs.

Ceci est en tout cas la preuve que l'ouverture est le meilleur moyen de favoriser l'innovation.

Contribution au libre

Budgea est parfois présenté comme la version "graphique" des modules bancaires de Weboob. Il n'en est néanmoins pas pour autant libre. Puisque vous ne gagnez pas d'argent avec, pourquoi ne pas le libérer ?

C'est une option à laquelle nous avons plusieurs fois réfléchi et qui nous tente bien. Cela permettrait potentiellement de fédérer une communauté de développeurs autour de l'application, qui serait du coup profitable à notre déclinaison professionnelle.

Néanmoins, cela nécessite un certain travail, puisqu'il faut d'une part mettre en place la logistique (packaging, documentation d'installation, documentation développeur, bug tracker public, etc.) et d'autre part soigner la communication pour favoriser la création de cet écosystème. La quantité de travail que nous avons aujourd'hui ne nous permet pas d'investir du temps là-dedans à court terme, mais j'espère qu'on pourra faire ça d'ici fin 2015, car je pense que ça pourrait réellement être bénéfique si nous faisons les choses correctement.

À suivre donc, DLFP sera le premier informé :).

Tu cumules les rôles de directeur général de Budget Insight, président de l'association Weboob et lead développeur Weboob. N'y a-t-il pas un conflit d'intérêts entre ces différentes casquettes ?

L'Association Weboob a justement été créée dans l'optique de limiter le conflit d'intérêt. Il a été décidé à sa constitution de me nommer président car j'étais alors le plus actif contributeur (non seulement en code mais dans la communauté), mais dans l'optique de laisser ma place une fois que la machine sera lancée.

Nous atteignons bientôt ce but puisque lors de la prochaine AG je devrais laisser ma place à Florent Fourcot.

Note que je ne suis déjà plus Release Manager, Florent occupant ce poste depuis plus d'un an.

D'ailleurs la société Budget Insight finance-t-elle des contributions à Weboob ? À d'autres logiciels ou technos libres ?

Budget Insight est bien sûr le premier contributeur sur la partie bancaire, et apporte de nombreuses améliorations au core. Nous avons créé plus d'une quinzaine de modules et assurons une maintenance quasi quotidienne de l'ensemble des modules bancaires, via le buildbot humain que représentent les utilisateurs de Budgea.

La plupart des collaborateurs actuels ou passés de Budget Insight ont payé leur patch (Simon Muraïl, Vincent Paredes, Laurent Bachelier, Noé Rubinstein).

Conclusion

Des projets dans les cartons ? Des innovations à venir ?

Comme tu l'auras compris, le gros de notre activité en 2015 concernera avant tout les professionnels.

Les prochaines innovations qui devraient arriver très vite, sont l'intégration d'un système d'OCR pour la reconnaissance des méta-données des factures, et le lettrage automatisé entre celles-ci et les mouvements bancaires.

Nous allons également mettre en place une interface de gestion de budgets de trésorerie, basée sur le système de prévisionnel de Budgea, adaptée pour les pros.

Un dernier mot ? Un retour d'expérience à partager ?

Je ne regrette absolument pas de m'être lancé, car outre la satisfaction personnelle qu'il y a à gérer une activité et le plaisir que j'ai d'arriver le matin au bureau et de voir l'équipe et l'ambiance qui s'est créée, et même si c'est pas facile tous les jours, c'est extrêmement formateur sur un large panel de sujets : le business, la comptabilité, la gestion de projets clients (qui est au final très différente de la gestion d'un logiciel libre), le management, les RH, la relation client, la gestion des merdes, etc.

Ma courte expérience m'a également appris l'importance du réseau et son entretien, ainsi que le fait qu'il faut être en permanence à l'écoute du marché pour être prêt à pivoter (comme on l'a fait), car il est facile d'aller dans le mur en étant persuadé de détenir une idée révolutionnaire qui n'est pas adaptée.

Enfin, il ne faut pas avoir peur de faire des erreurs, car on en fait de toute façon, et ce qui compte est d'arriver à en tirer le meilleur pour avancer.

Merci Romain pour le temps que tu as pris pour répondre à ces questions (et pour le temps que tu vas prendre pour répondre aux commentaires;) Bonne continuation.

Lire les commentaires

Après avoir travaillé sur l'intégration de Weboob dans Totem avec Grilo, j'ai attaqué un autre aspect de mon projet : enrichir Weboob avec des sources de vidéos de conférences. Ma première tentative s'est focalisée sur le site hébergeant les vidéos des RMLL.

Le résultat de ce plugin est visible dans la vidéo suivante :